Césaire : Le discours du "moratoire" |
![]() Ce discours, où Aimé Césaire évoque le "moratoire", a été prononcé le 25 juin 1981, alors qu’il venait, la veille de remporter les élections législatives. Il se situe également un mois après l’événement que constituait alors l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, après le long règne de la droite depuis l’adoption de la constitution de 1958. Nous avons trouvé opportun de vous le faire - à nouveau pour certains d’entre vous - connaître et partager. Il est par ailleurs probable qu’à l’heure où des questions d’évolution institutionnelle et de responsabilité locale nous préoccupent une nouvelle fois, chacun, d’un camp ou de l’autre, trouvera dans ce discours des arguments pour "sa" cause. " Camarades, Le jour d’aujourd’hui est un grand jour, parce que c’est le jour d’une manifestation importante, celle qui clôt pour le peuple martiniquais toute une période. Par ce vidé nous ne fêtons pas seulement la fin victorieuse d’une campagne électorale mais aussi la fin d’un monde et le commencement d’une autre ère. C’est pourquoi j’ai tenu à cette occasion à vous adresser quelques mots qui, peut être en cette atmosphère de liesse, vont paraitre quelque peu insolites mais qu’il faut à mon avis prononcer. Cette réunion, et c’est naturel, c’est parce que c’est martiniquais, est d’abord placée sous le signe de la joie. Une joie qui est une joie populaire, j’insiste sur le mot - c’est bien en effet ce qui m’a frappé depuis quelques jours à Fort de France. Souvenez vous de l’explosion de joie qui salue dans la cour de la Mairie dimanche soir, l’annonce de la victoire, ces milliers de visages rayonnants, ces milliers de corps dansants, ces milliers de mains applaudissant. Il y avait longtemps qu’on avait vu à Fort de France un pareil spectacle. Un journaliste de FR3 me disait après les élections en somme, ces élections n’ont rien changé on a pris les mêmes et on recommence. Eh bien non. C’est là une vue superficielle des choses. Tout a changé, et ce qui a changé, c’est d’abord ceci ; c’est que pour la première fois depuis 20 ans le peuple s’est senti concerné, et a eu la certitude d’avoir remporté une grande victoire sur la caste étroite et malfaisante qui installée au pouvoir depuis 20 ans, a fait tant de mal à notre pays. J’ajoute que c’est cette même joie que nous retrouvons ici, ce soir, la même foule, la même espérance la même ferveur la même confiance. La raison en est telle, c’est que dans son sûr instinct, le peuple, beaucoup mieux que les politologues patentés et diplômés le peuple a pris conscience de la juste dimension de l’événement et a compris qu’avec le 24/6 survenant après le dix mai, une manière de révolution tranquille était opérée, une révolution légale dont la profondeur est insoupçonnable, et qui, un jour, peut être, dans l’histoire s’appellera la grande mutation. Une porte s’est fermée, c’est celle du passé, une porte s’est ouverte, c’est celle de l’avenir, eh bien Camarades, c’est cet avenir et c’est pour qu’il soit radieux cet avenir, qu’il faut se préparer. Il faut prendre sur soi pour se hausser et hisser à la hauteur de l’événement car l’heure de la victoire, c’est aussi l’heure de la responsabilité. Je viens de prononcer le maître mot « responsabilité ». L’autre jour, je vous disais dans la cour de la Mairie que l’idée de responsabilité est une idée neuve aux Antilles Françaises. Je le maintiens et vous en connaissez les raisons historiques parce que notre histoire a commencé comment, elle a commencé par l’esclavage, et l’esclave n’est pas responsable, il n’est même pas responsable de lui-même, et puis après l’esclavage, il y a eu le régime colonial, et ici, c’est de tutelle qu’il s’agit. Il n’y a pas de place non plus dans le régime colonial pour la responsabilité, et puis après le régime colonial il y a eu le régime départemental fait de colonialisme tantôt brutal, tantôt sournois et toujours de paternalisme condescendant, et bien là, non, il n’y a pas de place pour la responsabilité. Dans ces conditions, seul un naïf devrait s’étonner que le mot d’autonomie effraie à ce point le peuple martiniquais, alors que dans tant de pays d’Europe, le mot autonomie est un mot glorieux, un mot mobilisateur toujours positif parce que synonyme de liberté et de dignité. C’est que dans l’histoire de notre pays, rien, vous m’entendez, rien, n’a préparé le peuple à se prendre en main, rien ne l’a préparé à prendre l’initiative sur le destin, bref, à exercer, à assurer la responsabilité de son sort, notre peuple est en gros, un peuple qui a toujours subi. Dès lors, comment ne se sentirait-il pas perdu et comme saisi de vertiges à l’idée qu’il pourrait être appelé à se gouverner lui-même. C’est pourtant à cette idée là qu’il faut graduellement l’habituer car telle est la voie de l’histoire. A cet égard, je suis étonné que certains aient pu croire de ma part un recul, voire à une renonciation, comment pourrais je reculer sur une position aussi fondamentale. Il parait que certains craignent que je tombe dans un assimilationnisme de gauche, mais il n’y a qu’un malheur, camarades, c’est qu’il n’y a pas d’assimilationnisme de gauche, l’assimilationnisme est toujours de droite. Qu’on le sache, je n’ai de leçon de nationalisme à ne recevoir de personne, l’idée de nation martiniquaise, j’ai été le premier à l’énoncer quand certains biberonnaient encore… l’assimilationnisme de droite. C’est dire que je ne reviens sur rien de ce que j’ai toujours dit et toujours affirmé, et qui a toujours été le fond même de la doctrine PPM, savoir que la Martinique existe et qu’elle est Martiniquaise. C’est un truisme mais il faut répéter les truismes autrement dit que la Martinique est une nation, que ma pensée soit mal comprise et à droite et à gauche, cela ne me surprend guère. Mais qu’elle soit mal entendue au sein du PPM m’inquiète d’avantage si surtout si je suis amené à ce sujet à me demander si en me faisant dans ce domaine un procès d’intention au nom d’un nationalisme martiniquais ombrageux, on ne tombe pas tout simplement dans un travers assimilationniste , je veux dire dans des habitudes de pensée purement française : Camarades, ce n’est pas de ma faute si la France, et la pensée Française ont toujours été dans ce domaine en retard de un ou 2 siècles. Ce n’est pas de ma faute si de tout temps en France les mots nation et Etat ont toujours été vicieusement confondus. Ce n’est pas de ma faute si la pensée politique Française quel qu’en soit les doctrinaires et ils peuvent être occasionnellement noirs, ce n’est pas de ma faute si cette pensée politique n’a jamais pu s’élever à la nation et à la conception d’un Etat, je dis bien multinational, c’est-à-dire d’un Etat reconnaissant l’existence et non la coexistence en son sein de plusieurs nation ayant leur singularité, leur dignité, leur légitimité, leur culture, bref, leur personnalité propre et jouissant du droit qu’aucun démocrate ne peut sans contradiction leur dénier, je veux dire le droit de s’autodéterminer et de s’autogouverner dans un cadre constitutionnel démocratiquement débattu et librement accepté. Alors quand je dis cela et quand je répète cela et que je profite d’une campagne électorale pour vulgariser cela, je vous le demande, où est la déviation, serait elle dans l’idée du moratoire ? Je ne connais aucun parti politique qui, dans sa pratique politique ne s’accommode d’un calendrier, et qui ne distingue l’immédiat, le court terme, le long terme et qui ne distingue le programme de la doctrine. Voyez l’exemple du Parti Socialiste et de François Mitterrand, la déviation serait-elle de tenir compte du niveau de conscience du peuple, du niveau réel de la revendication du niveau de ce que ROUSSEAU appelait volonté générale, je ne vois pas quel parti politique pourrait s’en dispenser. Quel parti politique pourrait faire fi de cela sans se stériliser sans se marginaliser sans se groupusculiser ou tout simplement se ridiculiser ou bien tout simplement s’enfermer dans une évidente contradiction. L’exemple le plus frappant est peut être celui de ceux qui mettent en avant le mot d’ordre bien connu d’autonomie populaire et démocratique. Autonomie, démocratique et populaire, fort bien, mais il faut être sérieux et il faut être logique, comment l’autonomie serait elle populaire si elle n’est pas désiré par le peuple, ou tout au moins, empêcher qu’elle ne constitue pour le peuple un épouvantail, et comment l’autonomie serait elle démocratique si dans cette affaire on considère que le peuple n’a rien à dire, que ce n’est pas son affaire et qu’il n’a qu’a accepter ce que certains spécialistes auront choisi pour lui ? C’est une conception, en tout cas, ce n’est pas la conception du PPM. On a parlé de déviation ; je n’aime pas ce mot, car ce mot suppose une orthodoxie et je hais toutes les orthodoxies. Si j’avais à émettre un vœu pour le PPM, ce vœu tiendrait en une phrase : qu’il soit le PPM ou qu’il devienne le parti du peuple tout entier agissant pour le peuple tout entier.Mais enfin, si on tient au mot, je dirais que la déviation, si déviation il doit y avoir, c’est de tomber dans le dogmatisme, dans le purisme doctrinal, dans le verbalisme révolutionnaire ou pseudo révolutionnaire, ou de se laisser impressionner par le petit terrorisme intellectuel de quelques « ayatollah » improvisés d’autant moins crédibles qu’on les surprend trop souvent à apporter d’un cœur léger leur collaboration ou passive ou active à la droite martiniquaise, c’est-à-dire aux pires ennemis du peuple Martiniquais. Alors camarades, je vous en pris ne boudons pas notre victoire, Camarades, soyons sérieux, comment bouder une victoire qui nous rouvre le cœur du peuple Martiniquais. C’est clair et c’est là que se joue en effet la partie, dans le cœur des masses, dans l’esprit des masses, dans les profondeurs des masses, alors, cette victoire pour qu’elle fructifie, il faut en profiter pour sortir du bureau, pour sortir du salon, pour sortir du boudoir, pour aller aux masses, pour rétablir le contact avec las masses, pour se mettre à l’écoute des masses, et pour engager avec les masses , le salutaire, que dis je ,l’indispensable dialogue. Le temps Camarades, n’est pas aux états d’âmes, aux autocritiques à retardement, aux cas de conscience hamlétique, et encore moins à la répétition psalmodique de quelques formules sacramentelles, Camarades nous avons mieux à faire, à nous d’utiliser le temps gagné, cette confiance retrouvée pour expliquer, pour convaincre, pour dissiper les craintes et les vielles peurs, c’est à cela que nous PPM, devons nous attacher. La voie est désormais ouverte, nous avons gagné la confiance des masses, gagnons la une fois de plus et toujours plus, méritons la plus large confiance des plus larges masses et les masses en toute connaissance de cause, nous suivrons au moment où en guides clairvoyants, nous jugerons avec les masses, qu’il faut aller plus loin et que l’on peut aller plus loin sans rien compromettre de notre acquis historique. Si donc nous fêtons ici ce soir, ce n’est pas la conquête d’un siège parlementaire que je fête, c’est une chose beaucoup plus précieuse, c’est la confiance retrouvée des masses Martiniquaises. Il y a les puristes de la doctrine, il y a des docteurs de la loi, il y a des intégristes de la foi, il y a des fanatiques de l’idée, et puis il y aussi les hommes de terrain, ceux qui connaissent la route, ceux qui connaissent sa configuration, sa nature, ses aspérités, ses déclivités, ses tournants. Sans doute faut-il les deux. Il y a les deux dans le PPM et c’est çà la richesse d’un parti, mais pour ma part, j’ai choisi résolument d’être les seconds. Alors, on continue à marcher et je souhaite que le gros du PPM continue à marcher au lieu de rester sur la route à commenter ou à critiquer la marche des autres. Un dernier mot camarades, un dernier mot et pour dire ceci : cette victoire n’est pas une fin en soi, c’est un commencement et c’est un moyen. Ce que nous voulons, c’est profiter du répit qui nous est accordé et que nous avons conquis, c’est profiter de cette halte horaire pour panser nos plaies, pour restaurer nos forces, pour apprendre à la Martinique à marcher sur ses deux pieds et non à se trainer à quatre pattes. Bref pour mettre la Martinique en état de reprendre avec assurance sa marche en avant, sur la route difficile où l’histoire peu clémente l’a engagée depuis trois siècles. Vive la Martinique. Aimé Césaire 25 juin 1981 " |